La directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) marque un tournant majeur pour les entreprises françaises. Elle renforce en profondeur les obligations de reporting de durabilité, avec une mise en œuvre progressive entre 2024 et 2028. Pour une grande partie des entreprises, l’échéance clé se situe d’ici 2026. Se préparer dès maintenant devient donc stratégique, autant pour la conformité réglementaire que pour la compétitivité sur le marché.
Directive CSRD : comprendre les nouvelles obligations de reporting de durabilité
La directive CSRD remplace et élargit la directive NFRD (Non-Financial Reporting Directive). Elle vise à standardiser, fiabiliser et rendre comparables les informations de durabilité publiées par les entreprises européennes. Le reporting extra-financier devient un véritable reporting de durabilité, au même niveau que l’information financière traditionnelle.
La CSRD impose notamment :
- Un périmètre élargi d’entreprises concernées (cotées et non cotées, grandes PME, groupes…)
- L’utilisation de normes européennes de reporting de durabilité (ESRS – European Sustainability Reporting Standards)
- Une obligation d’audit et de vérification externe de l’information de durabilité
- La publication d’informations ESG (environnementales, sociales et de gouvernance) détaillées, structurées et comparables
- L’intégration du reporting de durabilité au sein du rapport de gestion
Pour les entreprises françaises, la CSRD s’intègre dans un corpus réglementaire déjà dense : loi PACTE, loi sur le devoir de vigilance, taxonomie verte européenne, règlement SFDR, ou encore règlement sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur financier. La directive CSRD vient structurer l’ensemble, en imposant un langage commun et des standards homogènes de reporting ESG.
Quelles entreprises françaises sont concernées par la directive CSRD et à quel horizon ?
La directive CSRD s’applique par vagues successives. Le calendrier dépend de la taille de l’entreprise, de sa forme juridique, et de son éventuelle cotation en bourse.
Les principales catégories d’entreprises concernées sont :
- Les grandes entreprises cotées sur un marché réglementé de l’UE
- Les grandes entreprises non cotées dépassant certains seuils (chiffre d’affaires, total de bilan, nombre de salariés)
- Les PME cotées (avec des règles adaptées)
- Les filiales de groupes étrangers actifs dans l’Union européenne
Pour la plupart des grandes entreprises françaises qui ne sont pas encore soumises à la NFRD, l’obligation de reporting de durabilité selon les normes CSRD interviendra sur les exercices 2025 ou 2026, avec une première publication en 2026 ou 2027. De nombreuses ETI et grandes PME devront donc être opérationnelles d’ici 2026, ce qui laisse un délai relativement court au regard de la profondeur des changements à engager.
Il est crucial pour chaque entreprise française d’identifier précisément dans quelle vague d’entrée elle se situe, et à partir de quel exercice elle devra publier un reporting de durabilité conforme aux ESRS. Cette analyse conditionne tout le plan de travail.
Les principes structurants de la CSRD : double matérialité et normes ESRS
La directive CSRD repose sur deux éléments majeurs que les dirigeants doivent maîtriser : le principe de double matérialité et les normes ESRS.
La double matérialité impose d’analyser la durabilité sous deux angles complémentaires :
- Matérialité d’impact : les impacts de l’entreprise sur l’environnement, la société, les droits humains, les communautés locales, etc.
- Matérialité financière : les effets des enjeux de durabilité sur la performance financière, les risques, les opportunités et la valeur de l’entreprise à moyen et long terme.
Cela signifie qu’une entreprise française doit, à la fois, mesurer et décrire comment elle influence le climat, la biodiversité ou le bien-être des salariés, et comment ces enjeux influencent, en retour, sa rentabilité, son accès au financement ou encore sa capacité à attirer des talents.
Les normes ESRS (European Sustainability Reporting Standards) détaillent, pour chaque thématique ESG, les informations à publier, les indicateurs quantitatifs à suivre, et les éléments narratifs à présenter. Elles couvrent notamment :
- Le climat (émissions de gaz à effet de serre, trajectoires de réduction, plans de transition)
- Les ressources et la circularité (eau, matières premières, déchets)
- La biodiversité et les écosystèmes
- Les conditions de travail, la santé et la sécurité, la diversité et l’inclusion
- Les droits humains dans la chaîne de valeur
- La gouvernance, l’éthique, la lutte contre la corruption, la gestion des risques ESG
Le reporting de durabilité attendu est donc très structuré, beaucoup plus détaillé que les rapports RSE traditionnels, et repose sur des données robustes, traçables et auditées.
Comment préparer son entreprise française à la directive CSRD d’ici 2026 ?
Se préparer aux nouvelles obligations de reporting de durabilité implique une démarche progressive, structurée et transversale. Il ne s’agit pas seulement de produire un rapport, mais bien d’organiser durablement la gestion des données ESG et l’intégration des enjeux de durabilité dans le pilotage de l’entreprise.
Quelques étapes clés peuvent guider cette préparation :
- Réaliser un diagnostic de maturité ESG : évaluer les pratiques actuelles en matière de RSE, de reporting, de contrôle interne, de gouvernance, de gestion des risques, et identifier les écarts avec les exigences CSRD.
- Cartographier les données de durabilité existantes : repérer les sources d’information internes (RH, opérations, achats, finances, immobilier, IT…) et les données déjà collectées (émissions de CO₂, consommation d’énergie, accidentologie, indicateurs RH, etc.).
- Identifier les lacunes et prioriser les chantiers : thèmes non couverts, indicateurs manquants, absence de procédures de collecte, problématiques de qualité ou de fiabilité des données.
- Mettre en place une gouvernance du reporting de durabilité : définir les rôles (direction RSE, DAF, direction des risques, direction juridique, DSI), les processus de validation, et le niveau d’implication du conseil d’administration.
- Former les équipes : sensibiliser les dirigeants, les managers et les fonctions clés aux concepts de double matérialité, aux normes ESRS, aux enjeux de taxonomie européenne et aux attentes des investisseurs.
Ces premières actions permettent de structurer un plan de mise en conformité CSRD réaliste, avec un calendrier, des responsabilités et un budget adapté. Elles contribuent également à ancrer les sujets de durabilité dans la stratégie d’entreprise, au-delà de la simple conformité réglementaire.
Structurer un reporting de durabilité conforme à la directive CSRD
La mise en œuvre opérationnelle du reporting CSRD suppose de revoir en profondeur les processus de production de l’information extra-financière. L’entreprise doit passer d’un reporting parfois ponctuel et peu normé à un système pérenne, intégré, auditable.
Plusieurs axes de travail sont à envisager :
- Définition du périmètre de reporting : entités juridiques, filiales, joint-ventures, périmètre de consolidation, chaîne de valeur amont et aval.
- Choix et documentation des méthodologies : méthodes de calcul des émissions de GES (Scopes 1, 2 et 3), référentiels RH, indicateurs de biodiversité, indicateurs sociaux et sociétaux, etc.
- Digitalisation de la collecte de données : mise en place d’outils de reporting ESG, de tableaux de bord, d’interfaces entre les systèmes d’information (comptabilité, ERP, systèmes RH, outils de gestion énergétique).
- Contrôles internes et auditabilité : documentation des procédures, traçabilité des données, revue par la direction financière, préparation à l’audit externe obligatoire.
- Alignement avec les autres cadres réglementaires : taxonomie verte, SFDR, exigences des banques et investisseurs, demandes spécifiques de grands donneurs d’ordre.
L’un des enjeux majeurs consiste à rapprocher reporting financier et reporting de durabilité. Les directions financières françaises sont de plus en plus impliquées dans les projets CSRD, car de nombreuses données ESG ont une dimension financière ou s’intègrent aux processus budgétaires et de gestion des risques.
Intégrer la durabilité à la stratégie d’entreprise française grâce à la CSRD
Si la directive CSRD est perçue comme une contrainte réglementaire, elle représente aussi une opportunité de transformation stratégique. Le reporting de durabilité, lorsqu’il est bien exploité, devient un outil de pilotage et de création de valeur pour l’entreprise.
Pour tirer parti de ces nouvelles obligations, plusieurs leviers peuvent être activés :
- Aligner la stratégie climat avec les attentes du marché : trajectoires de décarbonation crédibles, investissements dans l’efficacité énergétique, l’économie circulaire et les technologies bas carbone.
- Renforcer l’attractivité de la marque employeur : meilleure qualité de vie au travail, politiques de diversité et d’inclusion, formation, dialogue social structuré.
- Sécuriser la chaîne d’approvisionnement : intégration de critères ESG dans les achats, évaluation des fournisseurs, gestion des risques de rupture liés aux enjeux climatiques ou sociaux.
- Accéder à de meilleures conditions de financement : répondre aux exigences croissantes des banques et investisseurs en matière de transparence ESG, développer des instruments de finance durable (obligations vertes, prêts à impact, etc.).
- Différencier son offre sur le marché : développement de produits et services plus durables, communication responsable basée sur des données vérifiées et auditables, prévention du greenwashing.
En ce sens, la préparation à la directive CSRD ne devrait pas être cantonnée à la fonction RSE. Elle doit impliquer la direction générale, la finance, les opérations, les RH, le juridique, les achats et l’IT. C’est une transformation d’entreprise à part entière.
Anticiper d’ici 2026 : bonnes pratiques et points de vigilance pour les entreprises françaises
Pour être prêtes à temps, les entreprises françaises ont intérêt à adopter une démarche proactive, par étapes, en s’appuyant sur quelques bonnes pratiques.
- Démarrer tôt les analyses de double matérialité : associer les parties prenantes internes et externes (salariés, clients, fournisseurs, investisseurs, ONG, collectivités) pour identifier les enjeux de durabilité les plus significatifs.
- Lancer des exercices pilotes de reporting : tester dès 2024 ou 2025 une première version de reporting alignée sur les ESRS, même incomplète, afin d’identifier les difficultés techniques et organisationnelles.
- Renforcer les compétences internes : recruter ou former des profils spécialisés en reporting ESG, data management, analyse climat, finance durable.
- Collaborer avec des partenaires externes : cabinets de conseil, experts climat, auditeurs, éditeurs de solutions logicielles de reporting de durabilité, associations professionnelles.
- Surveiller l’évolution des textes et des normes : l’environnement réglementaire européen reste dynamique, des ajustements et précisions pouvant intervenir au fil du temps.
Les points de vigilance concernent notamment le risque de sous-estimer l’effort nécessaire, la complexité de la collecte de données dans la chaîne de valeur, ou encore le besoin de cohérence entre communication RSE, stratégie commerciale et pratiques opérationnelles. Les investisseurs, les clients et les régulateurs seront particulièrement attentifs à la crédibilité des engagements et à la qualité des données publiées.
Se préparer dès maintenant aux exigences de la directive CSRD permet non seulement d’éviter un choc réglementaire d’ici 2026, mais aussi de structurer une approche de la durabilité créatrice de valeur. Les entreprises françaises qui anticipent et investissent dans un reporting de durabilité robuste renforceront leur position dans un environnement économique de plus en plus marqué par les enjeux ESG, la transparence et la responsabilité.
